Dénichée dans le dossier spécial « romancières américaines » du Magazine Littéraire de juin (qui la comparait à Toni Morrison, rien que ça), j’ai rencontré la prose de Louise Erdrich dans The Plague of Doves (la Malédiction des Colombes en français.) Les similitudes existent bel et bien avec le prix nobel, mais Erdrich est aussi une force créatrice à part entière, comme le prouve ce roman polyphonique…
Quiconque a lu Sula de Morrison se rappellera du retour de Sula a Medallion, sous un ciel noir d’oiseaux: « the little yam breasted shuddering birds were everyhere, exciting very small children […]. Nobody knew why or here they had come. What they did know was that you couldn’t get anywhere without stepping in their pearly shit, and it was hard to hang up clothes, pull weeds or just sit on the front porch when robins were flying and dying all around. » C’est sur une image similaire que s’ouvre le roman d’Erdrich: « the doves were plump, delicious smoked, but one could wring the necks of hundreds of thousands and effect no visible diminishment of their number. The pole-and-mud houses of mixed-bloods and the bark huts of the blanket Indians were crushed by the weight of the birds. » Comme Morrison dans Sula, Erdrich va décrire une communauté en marge de la société américaine: Pluto, ville fantôme, et sa réserve d’Indiens seront au centre de cette chronique.
I was alway eager to get to the graveyard in early summer. So few people died then. Mostly, there were just visitors. When I was working there, we had the most picturesque cemetery in the sate. (Juge Coutts)
Les voix se mêlent pour raconter la vie et l’histoire de Pluto et des familles qui s’y entrecroisent: Milk, Harp, Peace, Coutts, Buckendorf et autres Wolde. Evelina Harp, jeune métisse, découvre par son grand-père maternel l’histoire terrible qui fait office de prologue au roman: une famille entière est massacrée, et les indiens ayant découvert les corps sont accusés et pendus, à l’exception du grand-père d’Evelina. Le juge Coutts, au fait de l’histoire des diverses familles, explore les liens entre la famille Harp et la famille Peace, de kidnapping en viols en adultère. Marn Wolde met en lumière le personnage de Billy Peace, son mari, gourou de secte qui éveillera en sa femme une noirceur mystique et meurtrière. le roman s’achève dans la voix de l’ancienne amante du Juge Coutts (maintenant lié à la famille Harp par mariage). Erdrich raconte la vie de cette ville fictive depuis les années 1890 au années 1970, à travers ces cinq narrateurs particulièrement reconnaissables et tous aussi hypnotiques les uns que les autres.
My consciousness is fragile ground, shaky as forming ice. Every morning, when I open my eyes and experience my first thought, I am flooded with relief. The I is still there. (Evelina)
Pour la comparer à nouveau à Morrison, l’univers d’Erdrich est un univers sans fard, un univers de violence où l’on lynche des Indiens innocents, où l’on fait kidnapper sa propre femme pour aller vivre chez sa maitresse, où l’on massacre une famille au fusil sur un air de violon. un univers dans lequel Evelina découvre la sexualité dans les bras de son cousin et dans ceux d’une patiente de l’hôpital psychiatrique où elle effectue un stage d’étude. Une spiritualité chamanique qui s’exprime à travers Marn Wolde, qui déclenche ses épiphanies en se faisant mordre par ses serpents chéris. Univers fragmenté dont seul le lecteur peur assembler les morceaux pour en reconstruire une image comme essaient de le faire les deux seules membre de la société historique de Pluto. Finalement, ce qui importe ici n’est pas de savoir qui est responsable du meurtre en prologue. le meurtre n’est d’ailleurs même pas l’élément déclencheur de l’intrigue, puisque Erdrich et ses narrateurs nous dirigent aussi bien vers les causes du meurtre que ses conséquences.
So judge me, I said when I held the snakes for the first time, take me, and they did. I found my belief. I knew from he first time that this was my way of getting close to spirit. Their cool dry bodies moved on me, skimmed over me, indifferent, curious, flickering, heavy, showing the mercy of spirit, loving me, sending a blood tide of power through me. I could set myself loose when I hold the snakes. (Marn Wolde)
Ce qui unifie tous ces personnages à Pluto, c’est la perte de leur terre, et c’est en cela que le récit est profondément ancré dans la culture amérindienne. La géographie de Pluto est au centre du roman, les lieux sont chargés de récits différents pour chaque personnage: l’arbre ou Mooshum, le grand-père d’Evelina, à failli mourir pendu, est aussi celui où Billy Peace prêchait à ses fidèles sur les terres de sa femme Marn. Pour Evelina, le café 4B n’est que le lieu de son job d’été, pour Marn c’est l’occasion de s’échapper de la secte créée par son époux. Pour le Juge Coutts, c’est la preuve de la faillite de la ville, puisqu’il se tient à la place de l’unique banque de Pluto. La polyphonie choisie par Erdrich permet de revisiter inlassablement Pluto et sa réserve d’Indiens, en la voyant sous un jour nouveau à chaque fois. Il en va de même avec les personnages, dont la généalogie s’éclaire au fur et à mesure des interventions des narrateurs.
C’est sur note presque élégiaque que s’ouvre la dernière partie du livre, raconté par Cordelia Lochren, et là encore, on retrouve un lyrisme digne de Morrison:
The dead of Pluto outnumber the living, and the cemetery stretches up the low hill I can see from my kitchen, in a jagged display of white stone.
Un roman essentiel à avoir dans sa bibliothèque de littérature américaine, qui va bien au delà du particularisme amérindien pour dresser un portait complexe d’une communauté face à la perte: perte de terre, de famille, de spiritualité, de soi, etc. Rien à voir avec le couverture nunuche de l’édition américaine utilisée en illustration de ce billet donc…