Thibaud de Champagne – Aussi conme unicorne sui

En attendant un vrai post, de la poésie en musique…

I.

Ausi conme unicorne sui
Qui s’esbahist en regardant,
Quant la pucelle va mirant.
Tant est liee de son ennui,
Pasmee chiet en son giron;
Lors l’ocit on en traïson.
Et moi ont mort d’autel senblant
Amors et ma dame, por voir :
Mon cuer ont, n’en puis point ravoir.

II.
Dame, quant je devant vous fui
Et je vous vi premierement,
Mes cuers aloit si tressaillant
Qu’il vous remest, quant je m’en mui.
Lors fu menez sans raençon
En la douce chartre en prison
Dont li piler sont de talent
Et li huis sont de biau veior
Et li anel de bon espoir.

III.
De la chartre a la clef Amors
Et si i a mis trois portiers :
Biau Senblant a non li premiers,
Et Biautez cele en fet seignors;
Dangier a mis en l’uis devant,
Un ort, felon, vilain, puant,
Qui mult est maus et pautoniers.
Ciol troi sont et viste et hardi:
Mult ont tost un honme saisi.

IV.
Qui porroit sousfrir les tristors
Et les assauz de ces huissiers?
Onques Rollanz ne Oliviers
Ne vainquirent si granz estors;
Il vainquirent en combatant,
Més ceus vaint on humiliant.
Sousfrirs en est gonfanoniers;
En cest estor dont je vous di
N’a nul secors fors de merci.

V.
Dame, je ne dout més rien plus
Que tant que faille a vous amer.
Tant ai apris a endurer
Que je suis vostres tout par us;
Et se il vous en pesoit bien,
Ne m’en puis je partir pour rien
Que je n’aie le remenbrer
Et que mes cuers ne soit adés
En la prison et de moi prés.

Dame, quant je ne sai guiler,
Merciz seroit de seson més
De soustenir si greveus fés.

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Quand l’Empereur était un Dieu – Julie Otsuka

Avec ce petit roman (moins de 150 pages en VO), Julie Otsuka se propose de comble les interstices de l’Histoire avec une histoire. L’Histoire, c’est celle des USA en guerre. L’histoire, c’est celle d’une famille japonaise dépossédée de sa maison et déportée dans un camps pour « Japs ».

Dès le début du roman, on devine combien le récit s’ancre dans la culture américaine. La Mère à reçu un arrêté d’évacuation, et en quelques pages elle met son rêve américain entre parenthèses: on retire les tableaux aux murs, on enterre l’argenterie dans le jardin, on libère l’oiseau de la Fille, et on tue le petit chien blanc qui de toute façon était vieux et malade.

It was late April. It as the fourth week of the fifth month of the war and the woman, who did not always follow the rules, folloed the rules. She gave the cat to the Greers next door. She caught the chicken that had been running wild in the yard since the fall and snapped its neck beneath the handle of a broomstick. She plucked out the feathers and set the carcass into a pan of cold water in the sink.

Puis elle prend ses enfants et monte dans un train qui les emmènera dans l’Utah, royaume de poussière au milieu d’un désert où les seuls arbres poussent dans les rêves. Ou ses enfants de 8 et 10 ans et elle vont devoir passer plus de trois ans. Le soir même de l’attaque de Pearl Harbor, le Père est emmené par une voiture sans immatriculation, pour lui poser « quelques questions ». Puis quelques mois plus tard, c’est au tour de la Mère, du Garçon et de la Fille de monter dans un train et d’abandonner leur maison de Berkeley aux squatteurs. D’un camp d’internement à l’autre, ils reçoivent périodiquement les lettres censurées du Père. Puis ils reviennent dans cette maison qui n’est plus la leur. Retrouve des voisins qui font mine de ne plus les voir, et un Père qu’ils ne reconnaissent plus.

Mais ne nous y méprenons pas: si Otsuka fournit en fin de roman une bibliographie historique sur l’histoire de ces camps d’internement, son roman est avant tout une fiction et une exploration. Une exploration narrative d’abord: le roman est presque polyphonique, oscille selon les chapitre entre le point de vue de la Mère, celui de la Fille et celui du Garçon. Des personnages jamais nommés. Quel intérêt d’un nom dont on les privera en leur attribuant un matricule dès leur arrivé au camp ?

Une exploration stylistique aussi. A côté de ses contemporaines Morrison or Erdrich, la prose d’Otsuka est concise et précise: peu de phrases longues ou complexes. Et pourtant, la simplicité de la syntaxe n’est pas dénuée d’un pouvoir métaphorique. C’est par un réseau d’image qui se font écho que Julie Otsuka développe le côté métaphorique de son roman. Elle tisse un monde de projections qui rassure les personnages: retour à l’enfance pour la Mère, anticipation du retour à la maison et de la rencontre avec le Père pour les Enfants…

In the house where his mother was born there were rice paper windows and sliding wooden doors and tatami mats that lay side by side on the bare wooden floors. In the evening she would catch fireflies in the rice paddiesand bring them home in a brown paper bag. All night long she would sit at her desk and practice writing Chinese characters by the fireflies’ pale glowing light.

L’exploration est aussi identitaire: si on vous demande d’où vous venez, dites que vous êtes chinois. Quand ils jouent à la guerre, les enfants d’origine japonaise veulent tous être MacArthur et personne ne veut être « l’ennemi », cette créature sans nom, ces monstres qui ont bombardé Pearl Harbor. Comment gérer cette aliénation brutale à huit ans, et qu’aucun de vos amis ne répond aux cartes que vous envoyez du camp (sauf la petite Elizabeth Roosevelt, qui ne sera plus là quand le Garçon rentrera.) Et après ? Quand on rentre avec 25$ pour retrouver une maison ruinée par les squatteurs et dont l’éléctroménager à été volé par tous les « bons américains » du quartier ? Comment survivre quand vous ne pouvez trouver aucun travail parce que « vous comprenez, on ne voudrait pas mettre les clients mal à l’aise ».

Autant de questions posées par le roman d’Otsuka, qui n’apporte certes pas toutes les réponses, mais offre un beau moment de lecture grâce à son style économe et imagé, qui réussit l’exploit d’être métaphorique et factuel à la fois, repoussant au confins du récits les détails sordides (bébé mort puis jeté dans une poubelle du camp, vieillard abattu parce qu’ils s’approchait trop près de la clôture) qui auraient pu foisonner dans une telle histoire.

Julie Otsuka, When The Emperor Was Divine, Anchor books, 2002

VF: Quand l’Empereur Etait un Dieu, 10/18

The Yellow Birds, à lire, maintenant.

Parfois, nos lectures résonnent méchamment avec l’actualité par l’effet d’un hasard presque prophétique. En gros, je commence un livre sur la guerre en Irak (enfin, c’est un peu réducteur) trois jour avant qu’Obama annonce vouloir aller intervenir en Syrie. Peut-être devrait-il prendre le temps de lire les 220 pages de ce court premier roman…

Car comme je le disais, c’est bien la guerre qui est la toile de fond de ce roman qui commence après tout par « the war tried to kill us in the spring. » La guerre ici, c’est l’Irak, Al Tafar: une ville que l’armée américaine conquiert chaque année avant de la perdre à nouveau pour la reprendre l’année suivante, envoyant vague après vague de soldats. Les soldats, ce sont Murph, 18 ans, le sergent Starling, 25 ans, le narrateur Bartle, 23 ans. Puis il y a aussi l’infirmière sans nom, tué dans une explosion; Malik l’interprète, abattu dans le quartier de son enfance, sans doute par d’anciens voisins.

Mais au centre de ce roman, on trouve surtout l’expérience d’un soldat qui essaie de survivre. Qui essaie de se détacher des autre soldats, de ne pas se sentir responsable de son coéquipier de 18 ans qui perd la raison sous ses yeux. Un soldat qui, le jour du recrutement, à malencontreusement promis à la mère de Murph de lui ramener son fils en vie. Sauf que cette promesse est impossible à tenir, et très tôt dans le livre, la mort de Murph est annoncée. C’est là que les choses vont prendre un tour inattendu pour Bartle et Starling, dont le cynisme ne résistera pas à la vue du corps torturé de Murph.

C’est là la grande force du roman: Powers, vétéran de l’Iraq, n’a pas fait un écrit documentaire, mais il a exploré cette déchirure de la psyché humaine provoqué par l’enchaînement de traumatismes: comment vivre après avoir tué des civils, après avoir vu ses proches mourir, après avoir menti à une mère ? Le roman alterne entre l’Iraq et les USA (en passant par l’Allemagne), jonglant entre les descriptions de la guerre et le retour de Bartle chez lui, ce qui aère le roman et permet d’alterner action et introspection tout en amenant le récit à son dénouement. On aurait pu craindre d’un écrivain soldat un style lourd et minutieux, mais c’est tout le contraire: si les dialogues sont crus et le vocabulaire technique n’est pas absent, c’est surtout un certain lyrisme qui se dégage de cette quête introspective dans laquelle nous conduit Bartle.

I had become a kind of cripple. They were my friends, right? Why didn’t I just wade out to them? What would I say? « Hey, how are you » they’d say. And i’d answer, « I fell like I am being eatn from inside out and I can’t tell anyone what’s going on because everyone is so grateful to me all the time and I’ll feel like I’m ungrateful or something. Or like I’ll give away that I don’t deserve anyone’s gratitude and really they should hate me for hat I’ve done but everyone loves me for it and it’s driving me crazy. » Right.

VF: Kevin Powers, Yellow Birds, Stock (Prix Littéraire Le Monde 2013).

VO: Kevin Powers, The Yellow Birds, Sceptre Books (The Guardian First Book award).

Lorna Simpson au Jeu de Paume

Le Musée du Jeu de Paume expose en ce moment une sélection de photographies de Lorna Simpson, artiste afro-américaine. Un panel ludique et qui effleure plusieurs facettes d’un travail complexe sur le genre et l’appartenance ethnique.

Ludique d’abord, car le travail de Lorna Simpson, du moins les œuvres exposées ici se basent sur des séries de reproductions, imitations et de répétitions au sein de gigantesques mosaïques qui forcent le spectateur à s’immerger dans l’œuvre. Le premier exemple est celui Wigs II, où Simpson expose des photos de perruques/extensions capillaires imprimées sur feutre, de différentes tailles, sur tout un mur. Certaines photos sont identique, d’autre sont reproduites à une taille inférieure, et le tout est parsemé de textes, certains aussi reproduits plusieurs fois. Les textes, d’origine inconnue, explore le thème du travestissement, répondant ainsi aux multitudes de perruques.

On retrouve ce même procédé dans 1957-2009 où Simpson expose des photos qu’elle à achetée sur ebay: un couple d’afro-américains, dans les années 50, qui se prenaient visiblement en photo pour se constituer un book afin de se lancer dans le cinéma. Puis Simpson s’est mise en scène, copiant ces poses, jouant aussi bien l’homme que la femme. Les photos originales et les copies de Simpson sont mélangées sur deux pans de mur, forçant le spectateur à de constant aller-retours pour trouver l’originale et la copie correspondante; et la encore, nombre de photos apparaissent en plusieurs exemplaires.

Un autre aspect du travail de Simpson, toujours ludique, c’est d’explorer la relation du texte à l’image. La première salle de l’exposition présente donc de très belles photos en noir et blanc, accompagnées de texte sans relation évidente avec l’image. Dans certaines séries, il semble que ce soit au spectateur d’accomplir ce travail de lien, comme quand la photographe propose différentes photos de coiffures, et une série d’adjectifs qui peuvent ou non correspondre à l’une des photos (champêtres, masculine, stricte….)

Et finalement, le dernier aspect du travail de Simpson, celui de vidéaste, semble aussi répondre à cette logique de répétition et d’altération. Chess, installation vidéo créée pour l’exposition au Jeu de Paume, montre sur deux écran l’artiste démultipliée jouant aux échecs. A gauche, en femme; à droite, en homme. On s’aperçoit que les deux personnages vieillissent au cours de la partie, et il est intéressante de noter le travail de gestuelle nettement différent du personnage masculin au personnage féminin.

En somme, c’est une bien belle expo, intelligente sans être trop difficile à comprendre, qui ouvre une porte sur le travail d’une artiste contemporaine que, personnellement, je vais suivre de plus près. En effet, les 5 salles de l’expo laissent un fort goût de trop peu.

Lorna Simpson, musée du Jeu de Paume, jusqu’au 1er septembre.

La Malédiction des Colombes: une chronique amérindienne.

Dénichée dans le dossier spécial « romancières américaines » du Magazine Littéraire de juin (qui la comparait à Toni Morrison, rien que ça), j’ai rencontré la prose de Louise Erdrich dans The Plague of Doves (la Malédiction des Colombes en français.) Les similitudes existent bel et bien avec le prix nobel, mais Erdrich est aussi une force créatrice à part entière, comme le prouve ce roman polyphonique…

Quiconque a lu Sula de Morrison se rappellera du retour de Sula a Medallion, sous un ciel noir d’oiseaux: « the little yam breasted shuddering birds were everyhere, exciting very small children […]. Nobody knew why or here they had come. What they did know was that you couldn’t get anywhere without stepping in their pearly shit, and it was hard to hang up clothes, pull weeds or just sit on the front porch when robins were flying and dying all around. » C’est sur une image similaire que s’ouvre le roman d’Erdrich: « the doves were plump, delicious smoked, but one could wring the necks of hundreds of thousands and effect no visible diminishment of their number. The pole-and-mud houses of mixed-bloods and the bark huts of the blanket Indians were crushed by the weight of the birds. » Comme Morrison dans Sula, Erdrich va décrire une communauté en marge de la société américaine: Pluto, ville fantôme, et sa réserve d’Indiens seront au centre de cette chronique.

I was alway eager to get to the graveyard in early summer. So few people died then. Mostly, there were just visitors. When I was working there, we had the most picturesque cemetery in the sate. (Juge Coutts)

Les voix se mêlent pour raconter la vie et l’histoire de Pluto et des familles qui s’y entrecroisent: Milk, Harp, Peace, Coutts, Buckendorf et autres Wolde. Evelina Harp, jeune métisse, découvre par son grand-père maternel l’histoire terrible qui fait office de prologue au roman: une famille entière est massacrée, et les indiens ayant découvert les corps sont accusés et pendus, à l’exception du grand-père d’Evelina. Le juge Coutts, au fait de l’histoire des diverses familles, explore les liens entre la famille Harp et la famille Peace, de kidnapping en viols en adultère. Marn Wolde met en lumière le personnage de Billy Peace, son mari, gourou de secte qui éveillera en sa femme une noirceur mystique et meurtrière. le roman s’achève dans la voix de l’ancienne amante du Juge Coutts (maintenant lié à la famille Harp par mariage). Erdrich raconte la vie de cette ville fictive depuis les années 1890 au années 1970, à travers ces cinq narrateurs particulièrement reconnaissables et tous aussi hypnotiques les uns que les autres.

My consciousness is fragile ground, shaky as forming ice. Every morning, when I open my eyes and experience my first thought, I am flooded with relief. The I is still there. (Evelina)

Pour la comparer à nouveau à Morrison, l’univers d’Erdrich est un univers sans fard, un univers de violence où l’on lynche des Indiens innocents, où l’on fait kidnapper sa propre femme pour aller vivre chez sa maitresse, où l’on massacre une famille au fusil sur un air de violon. un univers dans lequel Evelina découvre la sexualité dans les bras de son cousin et dans ceux d’une patiente de l’hôpital psychiatrique où elle effectue un stage d’étude. Une spiritualité chamanique qui s’exprime à travers Marn Wolde, qui déclenche ses épiphanies en se faisant mordre par ses serpents chéris. Univers fragmenté dont seul le lecteur peur assembler les morceaux pour en reconstruire une image comme essaient de le faire les deux seules membre de la société historique de Pluto. Finalement, ce qui importe ici n’est pas de savoir qui est responsable du meurtre en prologue. le meurtre n’est d’ailleurs même pas l’élément déclencheur de l’intrigue, puisque Erdrich et ses narrateurs nous dirigent aussi bien vers les causes du meurtre que ses conséquences.

So judge me, I said when I held the snakes for the first time, take me, and they did. I found my belief. I knew from he first time that this was my way of getting close to spirit. Their cool dry bodies moved on me, skimmed over me, indifferent, curious, flickering, heavy, showing the mercy of spirit, loving me, sending a blood tide of power through me. I could set myself loose when I hold the snakes. (Marn Wolde)

Ce qui unifie tous ces personnages à Pluto, c’est la perte de leur terre, et c’est en cela que le récit est profondément ancré dans la culture amérindienne. La géographie de Pluto est au centre du roman, les lieux sont chargés de récits différents pour chaque personnage: l’arbre ou Mooshum, le grand-père d’Evelina, à failli mourir pendu, est aussi celui où Billy Peace prêchait à ses fidèles sur les terres de sa femme Marn. Pour Evelina, le café 4B n’est que le lieu de son job d’été, pour Marn c’est l’occasion de s’échapper de la secte créée par son époux. Pour le Juge Coutts, c’est la preuve de la faillite de la ville, puisqu’il se tient à la place de l’unique banque de Pluto. La polyphonie choisie par Erdrich permet de revisiter inlassablement Pluto et sa réserve d’Indiens, en la voyant sous un jour nouveau à chaque fois. Il en va de même avec les personnages, dont la généalogie s’éclaire au fur et à mesure des interventions des narrateurs.

C’est sur note presque élégiaque que s’ouvre la dernière partie du livre, raconté par Cordelia Lochren, et là encore, on retrouve un lyrisme digne de Morrison:

The dead of Pluto outnumber the living, and the cemetery stretches up the low hill I can see from my kitchen, in a jagged display of white stone.

Un roman essentiel à avoir dans sa bibliothèque de littérature américaine, qui va bien au delà du particularisme amérindien pour dresser un portait complexe d’une communauté face à la perte: perte de terre, de famille, de spiritualité, de soi, etc. Rien à voir avec le couverture nunuche de l’édition américaine utilisée en illustration de ce billet donc…

Une vie, la viridité et le verbe

« Viridité, du latin viriditas, ‘ce qui est vert’. Voilà la description donnée par Lorette Nobécourt dans La Clôture des Merveilles, Une Vie d’Hildegarde de Bingen. C’est cette viridité que l’auteure va tenter d’évoquer en prenant la voix d’Hildegarde de Bingen, moniale mystique du moyen-âge.

L’élément déclencheur de cette création romanesque fut la distinction d’Hildegarde comme docteur de l’église par Benoit XVI l’an dernier. On peut commencer à frémir lorsque l’auteure, qui se considère « ni religieuse ni laïque », nous raconte en prologue une sorte d’extase enfantine où, à huit ans, elle envisagea de rentrer dans les ordres, pétrifiée par la beauté du couvent des ursulines où elle séjournait.Le roman est-il un roman chrétien ? Peut-être. Pas sûr. Sans doute pas. Sûrement. Difficile de démêler cette entité protéiforme qui se nomme parfois Dieu, parfois le Beau, souvent Viridité ou Verbe. Hildegarde était une moniale, difficile pour une biographe d’éviter le sacré. Mais le sacré chez Hildegarde, sous la plume de Nobécourt, ne se trouve pas dans la divinité. Il est une toute-puissance bien au delà, et qui mieux que la moniale mystique (qui a laissé derrière elle un codex entier de ses visions couchées sur papier) pouvait exprimer cette urgence, cette impériosité du Verbe ?

Car qui est-elle pour écrire ? De quel droit ? Quelle légitimité, finalement, est celle de celui qui écrit ? Qui la donne ? Personne, sinon le verbe lui-même qui d’être à ce point incarné exige de se dire.

Dès lors, on se rend vite compte que l’on a affaire à un roman d’écrivain. Hildegarde devient une figure de la création littéraire, qui par ses vision et l’écriture d’icelles (ouais, des fois je parle  bien) fait œuvre magique de transmutation de la vie en verbe (« La source de la vie parle » dira-t-elle.) Quitte à bousculer les convenances de l’église, Hildegarde voit et écrit ce qu’elle voit, le diffuse, brave les accusation d’hérésie, fait reconnaître ses visions par l’Eglise, et tente d’ouvrir l’homme pour que le verbe brûle en lui comme il brûle ne elle. Cette exigence du verbe à être dit, Nobécourt la matérialise dans une langue presque évanescente: des phrases courtes, refusant la coordination (contrairement aux miennes), des phrases nominales, des juxtapositions qui font corps avec la ‘doctrine’ d’Hildegarde (bien trop peu définie pour en être vraiment une.) Il fallait de l’audace pour emprunter voie d’une visionnaire et linguiste, d’une femme qui eut besoin de créer une nouvelle langue pour transcrire ses visions (peu de mots nous restent de la langue créée par Hildegarde.) Pari réussi pour l’auteure, dont le style fluide et aérien permet tous les passages ou presque: de la troisième à la première personne, du romanesque au philosophique, d’une période de la vie d’Hildegarde à une autre.

Tout est en ordre. Elle a fait ce qu’elle avait à faire. Ou à peu près. C’est cet à-peu-près qui fait la nature et la beauté de l’humain. Le devoir accompli, couchée sur son lit, elle est aussi nette et calme que ces piles de draps en lin, parfumés de lavande, dans l’armoire de la buanderie. C’est correct, pense H., correct.

Et des périodes, il y en eu: on rencontre une petite de huit ans séparée de sa famille pour rejoindre le couvent. La petite fille qui parle aux arbres et aux crapauds va ensuite « devenir épouse » (du seigneur, évidemment) de son plein gré. Trente ans plus tard, elle quitte un monastère (Disibod) pour fonder le sien (Rupertsberg). Puis elle en fondera un autre (Eibingen). Elle conseillera aussi bien les paysans du sud de l’Allemagne qu’Aliénor, reine d’Angleterre. Elle sera invitée à travers toute l’Allemagne puis l’Europe pour célébrée des messes en guest-star, écrira sur la médecine, composera des chants (partie étonnement absente du roman d’ailleurs… la thématique du verbe aurait pourtant amené assez naturellement à un développement sur l’art musical d’Hilde.) On y rencontra une femme insoumise, mais toujours pour rendre service à dieu: faire chanter ses louanges par des vierges richement habillées contrairement au vœu de pauvreté; donner les sacrements et enterrer en son monastère un criminel excommunié; aimer Richardis von Stade, une jeune novice pour qui elle ira jusqu’à envoyer des lettre d’insulte à son frère quand ce dernier la retire du monastère de Rupertsberg pour la nommer abbesse de son propre couvent. Evidemment, très peu de choses sont historiquement avérées, mais ça n’empêche pas l’auteure d’en faire un personnage très romanesque, bien que principalement introspectif. Car c’est là la leçon que nous enseigne Hildegarde: « c’est par l’extérieur que l’intérieur s’éclaire. »

Sacré, santé, liberté, beauté. L’art n’est pas loin, qu’elle pratique aussi en écrivant des pièces et de la musique. Il est la manifestation physique du ciel qui est en nous.

Tamara de Lempicka, la reine de l’Art Déco

Vous connaissez sans doute pour la plupart le tableau de Tamara de Lempicka que j’ai mis en illustration à cet article: Jeune Femme à la Robe Verte. Et bien ne cherchez, pas il n’est pas à la Pinacothèque. Et c’est bien le problème.

Tamara de Lempicka est une de ces artistes, comme Mucha, qu’on connait sans connaitre. Son esthétique représentative des années folles l’a propulsée en couverture de romans comme Gatsby le Magnifique (ou lui a offert le privilège bien plus douteux de faire les couvertures de l’auteure hyper-capitaliste et individualiste Ayn Rand.)

Mais revenons-en donc à l’exposition de la Pinacothèque… Premier hic: 12€ l’expo seule (18 si vous voulez faire l’autre expo sur l’Art Nouveau.) Je n’ai contre un tel tarif, mais on est en droit d’attendre certaines choses pour une somme pareille. Et la Pinacothèque accumule les erreurs lors de la présente exposition.

Premièrement et comme je l’ai dit, on ne retrouve quasi aucune des grandes œuvres qui ont fait le succès de Tamara. Exit donc La Jeune femme à la Robe Verte, l’Autoportrait, Eve and Adam, les femmes au bain ou le portait de Tadeusz. Au mieux, on retrouve la Belle Rafaela.

Alors certes, il y a un désir très consommateur à vouloir retrouver ces œuvres, mais pas que… Certaines parties de l’exposition se consacrant à la figure de la garçonne ou la bisexualité affichée de Tamara, on regrette l’absence de ces toiles fortement homo-érotiques comme les Femmes au Bain. Le portait de son premier mari, Tadeusz, aurait amené un élément intéressant pour exprimer l’absence d’hommes dans l’œuvre de De Lempicka, mais la Pinacothèque à préféré ressortir une obscure esquisse de nu masculin.

Autres point noir de la scénographie: d’énormes blocs de texte au mur, le premier au tout début de l’expo, et un peu plus loin une chronologie complète de la vie de Tamara qui créent d’énormes embouteillages dans les espaces parfois exigus de l’exposition. De même, une salle est réservée à la correspondance entre Tamara et Gabriele d’Annunzio: un intermède rigolo sur ce flirt que Tamara a su exploiter jusqu’au bout sans jamais avoir à donner de sa personne auprès de l’excentrique italien… mais cela valait-il une salle entière aux murs recouverts de lettres difficilement lisibles? Les couleurs choisies pour les murs sont aussi inadaptées et ne permettent pas aux couleurs pourtant extraordinaires des toiles de ressortir comme elles le devraient. Les derniers tableaux de l’exposition, des natures mortes réalisés aux USA, sont complètement anecdotiques.

Mais il y a bien quelques points positifs! Le début de l’exposition notamment, montre un aspect de l’œuvre de De Lempicka peu connu: ses débuts sous le nom de Tamara Lempitski, avec un attachement aux gens modestes, aux pauvres, aux vieux… bien loin du glamour de ses toiles plus tardives: danseuses traditionnelles russes, bohémiennes, etc. On découvre un nouvel aspect du travail de Tamara. Et évidemment la partie sur son travail et la mode est révélatrice d’une époque, et nous montre à quel point le travail de De Lempicka était ancré dans son contexte social. Les quelques nus, sans doute pas les plus spectaculaires, laissent quant à eux entrevoir l’incroyable technique de Lempicka qui créé une chair de porcelaine, rend les courbes de ses amantes avec une étrange fluidité mêlée de relents cubistes… On est fasciné par ces femmes lascives et irréelles, malgré leur aspect profondément charnel et animal.

Un expo relativement plaisante donc, mais pour ce prix là, autant économiser et s’acheter un livre sur le travail de Tamara de Lempicka qui mettra sans doute mieux en valeur et en relief le travail de cette artiste moderne dans ses préoccupations -superficielles- (une Kardashian avant l’heure, et avec du talent) et sa technique.